flyprintemps_2015_epilogue

Je regarde mes mains et tâte nos visages. Les doigts s’enfoncent dans une chair qui devient de plus en plus intangible. Nous sommes plusieurs à déambuler, mais ne sommes jamais que l’incarnation d’une même entité aux apparences dupliquées. Je suis un Intendant – nous sommes un Intendant – et nous partons peu à peu en fumée.

En dépit de notre incommensurable puissance, nous n’avons jamais été que spectateurs de la vie et de la mort – mais cela nous l’avions choisi. Je me suis cru au-dessus du destin, et cela à tel point que nous pensions ne jamais en avoir au-dessus de nos têtes pour me guider.

J’ai connu le passé, l’Insondable, les millénaires figés, tout ce temps restés à entendre gémir ces démons qui avaient été enfermés dans les Geôles. Je dormais sans trop me soucier de leurs chamailleries. En quoi aurais-je pu me sentir concerné par leurs luttes intestines ? A plus forte raison, quel rôle avais-je nécessairement à jouer dans leur combat contre ce démon de la Surface qui avait pris l’apparence du « soi-disant » dieu Meïtrius ? Aucun, sans doute. Depuis toujours je dormais, et depuis toujours j’entendais les pulsations des pas et les chuchotements des voix vibrer jusqu’à mon esprit assoupi.

Pourtant, il advint que ces entités choisirent de me réveiller. Dès lors, pour coordonner leurs humeurs et leurs esprits contradictoires, je choisis de me dupliquer, et de devenir nous. Une seule conscience, plusieurs corps. Des promesses de victoire contre une partie de notre puissance, voilà pour le marché.

Quel étonnement. Quelle ironie. Qui eût cru qu’un jour, nous, Intendants, aurions contemplé notre propre fin ? Et quel étonnement de voir cette fin arriver de façon si douce. Nous étions tous des démons, habitués au cataclysmique, à l’épique, au grandiose. Habitués à la victoire, également. N’avions-nous pas accompagné jusqu’à la Surface ce Panthéon qui nous avait réveillé ? N’avaient-ils pas réussi, de façon absolument improbable, à terrasser la Colonne qui leur avait barré l’accès vers la Surface ? Et puis, enfin, une fois revenus dans le monde des humains, ces conquérants sans armées, ces démons en exil vers leur propre liberté, n’avaient-ils pas, sous mes yeux, balayé toute opposition à leur victoire ?

Cette opposition avait pour nom connu Meïtrius, et pour nom véritable Velius. N’était-il pas, en définitive, une tragédie à lui tout seul ? Son seul crime fut d’incarner l’Ennui dans un monde où les humains s’aiment, combattent, trahissent, construisent, poursuivent leur œuvre, prolongent leur existence et réduisent celle de leurs voisins, chahutent de jour et honorent leurs morts de nuit, entretiennent les souvenirs et immortalisent l’art, en un mot, il fut l’Ennui dans un monde où jamais personne n’aime à s’ennuyer. Un pauvre démon voué à disparaître de lui-même, à s’évaporer de façon certaine. Un démon de rien qui avait pourtant tout donné à l’humanité, puisque des loisirs des mortels sont nées leurs capacités à ne rien faire afin de consacrer du temps à méditer, concevoir, imaginer et ainsi tendre vers leur propre évolution.

En échange de son don précieux, le misérable démon fut terrassé par ce qu’il avait apporté aux mortels. Autrement dit, Velius fut promis au trépas par ceux qu’il avait aidé à s’émanciper de leur condition primitive.

Je trouve cela tragique au plus haut point, et c’est bien là ce qui nous fait doucement sourire. Cela s’est-il déjà vu, des Intendants faisant preuve de compassion ? Nous n’en avons pas. Nous n’arrivons même pas à en éprouver pour moi-même qui nous évaporons.

Je dis « nous », je dis « je ». Nous ne savons plus bien.

Nous ne savons plus bien également ce qu’il est advenu de cet Insondable que nous avons laissé derrière nous. Jusqu’à ce que nous ressentions, au-delà de la conjonction des astres, le pouvoir écrasant et incommensurable qui fut déchaîné par une poignée de démons séditieux. Un pouvoir qui eut pour terrible effet de compresser la Surface contre l’Insondable, et cela au point de faire disparaître le second au profit de la première. Notre seul et dernier refuge souterrain vient de disparaître de façon irrémédiable. Tout du moins, il apparaît que son accès semble condamné…

Contempler le déchaînement de toutes ces choses terribles, sublimes et immenses en un si petit, insignifiant et triste endroit que ce village de Mastrïmt, tel fut le dernier spectacle de notre existence. J’ai aperçu ces femmes insensées se battre avec le courage des vaillants. Défendaient-elles davantage le souvenir de leur ancêtre maternelle ou bien l’existence menacée du traître et amant Velius qui avait séduit puis tué la sorcière Nuada ? Bonne question que celle-là. Nous nous la posions tandis que, amusés, nous voyions ces femmes lutter puis se trouver acculées par les entités démoniaques, avant que de tomber les unes après les autres. Il y avait la Colère, il y avait la Violence. Il y avait l’Orgueil, il y avait l’Avidité. Il y avait, enfin, l’Amour pour égorger les agonisantes victimes. Il y avait toutes ces entités-là, et bien d’autres encore. En face, aux côtés des Colonnes restantes pour défendre le Dieu de la Juste Mesure, les descendantes de ce dernier périrent l’arme à la main. L’épée de lumière brandie par une de ces Elues de Meïtrius n’aura pas été du secours attendu par sa détentrice. Bien au contraire, nous vîmes le Courage s’en emparer, la poignée étant le seul élément qu’il pût saisir sans que cette terrible arme ne se retournât contre lui. Et puis, ce fut le chaos. La douleur a commencé à naître en moi, et nous sentions de plus en plus notre évaporation se présenter. Il était temps qu’un nouveau dieu prennent la place de ce Meïtrius qui venait d’être exécuté en place publique. Le Dieu de la Juste Mesure avait chu de son trône et n’eut pas le loisir de s’expliquer bien longtemps. Dix mille années de haine et de revanche n’ont laissé aucune chance à celui qui avait trahi les siens au nom de sa propre survie.

La douleur s’empara de moi, et il nous fallu quelques minutes pour nous accommoder de cette si inconfortable sensation qui nous était jusque-là inconnue. Lorsque nous rouvrîmes les yeux, nous étions au milieu de ces démons qui avaient déjà commencé à s’entre-tuer. Tour à tour, nous cherchions à sentir la présence des avatars encore en vie. La Négation avait fui avec sa meute, l’Ordre et la Paix n’étaient plus. Mon regard se posa sur la Guerre au moment où, de nos yeux, nous vîmes le Courage se retourner contre ancien maître à cause des maléfices de l’Anarchie. Un simple paysan arma sur ordres démoniaques une flèche de lumière qui vint foudroyer l’Anarchie. Enfin, le Courage n’écouta que lui-même et abattit la Profusion du tranchant de sa nouvelle lame ramassée un peu plus tôt.

Tous ne périrent pas ce jour-là, mais les avatars qui avaient prétendu au titre de dieu n’étaient plus. Avant que l’évaporation ne les gagne, les démons survivants n’avaient conservé que quelques doux rêves de conquête à assouvir avant de disparaître. Certains étaient parvenus à se défaire de leur nature démoniaque pour se retrouver mortels dans ce monde de mortels. Ceux-là, le temps se chargera d’eux…

Nos mains ont bientôt disparu, et voilà que nos visages prennent la brumeuse relève de notre état en décomposition. Les autres moi-même sont obligés de se regrouper afin de renforcer ce qu’il reste de nos entités.

Je dis « nous », je dis « je ». Nous ne formons plus qu’un.

J’ai consacré le peu de temps qu’il me restait à voyager. Comme si ces millénaires de stupide attentisme me rattrapaient et me disaient d’aller de l’avant, de faire l’effort de m’avancer, de forcer mon esprit à apprendre, à connaître ce qu’il allait advenir après ma disparition. Nous étions réunis en un seul corps, mais nous étions encore tous là, à l’intérieur, et je le sentais. Mes pas m’ont mené jusqu’à cette ville appelée Prinzburg. Quitte à choisir un endroit où l’Histoire devait avoir son rendez-vous, nous avons opté pour la capitale de l’Hoerwald. Et nous n’avons pas été déçus. En arrivant aux portes de la cité, j’ai utilisé le peu de pouvoirs qu’il nous restait pour nous fondre dans les ombres et ainsi introduire le palais-royal sans que nos faces en pleine évaporation n’attirent trop l’attention de ces humains qui, vu notre état de faiblesse, auraient été capables de nous mettre en difficulté. Je nous fis passer les portes, les couloirs, et même traverser certains murs pour gagner un peu de temps. Les confidences de cet humain acoquiné aux démons et que tout le monde appelait « Monsieur » m’apprirent ce qu’il allait advenir de grand, de puissant, de retentissant après notre disparition.

Le roy humain était ce faible Léandre, à qui l’ont attribuait l’amplification des crises autant que l’affermissement de la foi impie de ses sujets. L’œuvre des démons revenus à la Surface a redonné à ce royaume patriarcal une vision matriarcale du pouvoir et de son exercice. Les mères se sont mises à décider du sort de leurs enfants avant le mariage. Les régiments obéissent aux femmes et les réclament pour les diriger. Le peuple n’aime plus son roy et en appelle à une reine. Cette reine, ils n’ont point eu à la chercher bien loin : j’ai vu cette humaine qui rôdait à Mastrïmt se révéler être Arespe, première reine d’Hoerwald et contemporaine, jadis, de Nuada. « Le roy est mort : vive le roy » proclame haut et fort ce royaume : la première des reines n’étant jamais morte, voilà qu’elle s’est mise à retrouver sa place sur son trône abandonné durant si longtemps. Et ses sujets d’acclamer cette femme forte au profit de cet homme faible qui s’est trouvé contraint d’abdiquer. Il nous apparaît que Monsieur semble disposé à aider la nouvelle reine Arespe, quoique moins par amour pour elle que par haine des partisans de Léandre et de la lignée directe de Balthazar.

Que conclure de tout cela ? Une dernière réflexion s’impose, avant que notre crâne ne parte lui aussi en fumée noirâtre. Les mortels de ce monde, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, n’ont en somme jamais été que les seuls responsables de leurs propres malheurs. Ils ont souffert durant les âges froids et ont matérialisé malgré eux les souffrances incarnées en animaux. Ils ont évolués seuls, se sont ennuyés et ont crée l’Ennui. Puis ils ont développé tous ces sentiments si chers à leurs sociétés. Somme toute, ces démons de l’Insondable n’étaient que le reflet des vicissitudes humaines. D’autres démons reviendront tant que le mortel sera fidèle à ses basses passions. Les dieux, bons ou mauvais, n’ont jamais existé ici ni créé de mortels : ce sont les mortels qui ont créés ces dieux, et cela par la seule force de leur propre imagination.

Un jour, le vice rattrapera la vertu, et l’excès l’emportera sur le raisonnable. C’est tout du moins ce que nous souhaitons voir arriver, un siècle ou l’autre. Il serait injuste que nous, Intendants, soyons les seuls à souffrir de la bêtise de ces braves moutons bons à prier et à ne rien comprendre du monde qui les entoure.

Cette suite que nous attendons constituera un autre chapitre qui s’écrira sur plusieurs millénaires. Avec amertume, nous palpons mes joues et ma bouche qui ont disparu : je comprends à regret que nous allons sans doute manquer quelque chose de cette nouvelle ère.

Je dis « nous », je dis « je ». Nous ne sommes plus rien.

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Que va-t-il se passer ?

Le Royaume d’Hoerwald

La mort du dieu Meïtrius – autant que la disparition de ses six concurrents principaux – va créer un vide spirituel dans les consciences. Plus de sentiment de guerre, ni de paix. Plus d’envie d’ordre ni d’anarchie. Plus de compassion pour la profusion des pauvres, ni de haine inspirée par la négation des faibles. Les humains ont évacué tout ce qui se tramait dans leur esprit. Les mentalités vont changer. Il y aura dans le cœur de ces mortels un sentiment étrange, mêlé d’autant de calme et d’apaisement que de perte de repères. Quel paradoxe que cette société nouvelle qui en émergera, à la fois forte et fière d’avoir retrouvé sa légendaire reine Arespe, et à la fois perdue dans ses convictions et ses valeurs morales. La Juste Mesure autant que les pires excès se sont entre-tués : qui sait alors vers laquelle de ces deux tendances la société mortelle tendra progressivement dans les années, sinon les siècles à venir…

Les Démons demeurés fidèles à leur nature

Tant que la Lumière n’est point rétablie dans le ciel, ceux-là pourrons continuer à errer, sans maître, sans armée, et, qui sait, peut-être sans but pour beaucoup d’entre eux. Certains ont toutefois des rêves d’avenir bien décidés : régner sur une parcelle de territoire à la manière des seigneurs humains semble leur convenir. Des ambitions bien modestes – comparées à celle de déchoir un dieu pour prendre sa place – mais, qui sait, sans doute est-ce là le moyen le plus sûr de ne pas allumer la flamme de la vengeance dans le cœur de ce qu’il reste en ce monde des adeptes de Nuada.

A la vérité pourtant, ces démons-là seront plus menacés que jamais sans la présence d’avatars pour fixer la foi humaine vers des valeurs bien définies. Ils pourront finir terrassés par les lames de cent mortels, ou bien par la dague d’une adepte de Nuada. Ils pourront également craindre de ne plus voir aucun mortel éprouver ce qu’ils incarnent, de qui la noble valeur, de qui l’excès, de qui la souffrance. Ils craignent déjà qu’un jour la Lumière soit rétablie dans les cieux à la place des Astres, car alors ils disparaîtraient tous de façon instantanée, ne laissant plus derrière eux que le triste souvenir de leur retour éphémère à la Surface…

Les Démons devenus mortels

La mortalité est pour tout démon une expérience nouvelle, sinon unique – l’Amuseur faisant exception à cette règle. La perte de tout pouvoir contre la garantie de ne plus souffrir du retour de la Lumière, voilà un beau marché passé avec l’alchimie ! Que craignent-ils, sinon de découvrir la faiblesse de la condition de mortel ? Certains vont sûrement s’en mordre les doigts lorsqu’ils constateront qu’ils ne sont plus crains et respectés comme les semi-dieux qu’ils incarnaient. Toutefois, cette régression ne les obligera plus à lever le nez vers le ciel pour s’assurer que les astres impies sont bien en place. Une seule question continuera de les tarauder : celle de leur condition d’immortels. Le temps aura-t-il une emprise sur eux ? Ou bien pourront-ils continuer à traverser les siècles sans souffrir le moins du monde des affres du grand âge ? Seul l’avenir le leur apprendra.

Ces démons ont joué avec leur destin : du jeu mélangé ils ont tiré une carte au sort… et ne pourront la lire que dans quelques années…

La Ménagerie Primordiale

Dans sa fuite, la Négation a entraîné avec elle ses suivants. L’exécution à temps de leur rituel ancestral leur a accordé la bénédiction de l’Astre-Animal protecteur de la Ménagerie. Ainsi la Négation survivra, de même que la Fatigue ou encore la Maladie. La Peur elle-même sera réincarnée : elle avait péri sous les coups du Courage, voilà qu’un jeune loup blanc, dans les bois mêmes de Mastrïmt, se verra bientôt devenir la Crainte. Qu’il advienne seulement que les mortels tentent de s’interroger sur le sens profond des événements récents, et il sera à parier que, quelque part, niché au creux du trou d’un vieux chêne, une chouette ou quelque autre oiseau de nuit s’incarne en une nouvelle Curiosité…

Pourtant, cette immortalité aura un prix : les animaux retourneront à l’incarnation primaire de créature mythologique, et cela au même titre que la Gorgonne, la Sirène ou le Cerbère…

L’Hospice du Péché

En s’engouffrant dans le Refuge Contre Tout qu’ils avaient réussi à bâtir, les rejetons de la Profusion se trouvent à présent abrités de façon certaine contre la Lumière. Ces démons ont perdu leur Patriarche lors du dernier affrontement, mais ont conservé les restes de son œuvre. Les voici enfermés dans une nouvelle prison, bâtie dans la pierre et consolidée par leur peur de ce qu’il pourrait advenir au-dehors. Sans doute goûteront-ils un peu du bonheur qui fut le leur durant l’Age d’Or, allant et venant entre le Refuge et Mastrïmt, s’illustrant en bassesses et en actes de malveillance à l’encontre des mortels. Sans doute aussi profiteront-ils de ce Refuge pour recréer une cour des miracles semblable à celle qui les hébergea dix mille années durant dans les Geôles. Il ne leur restera plus qu’à amener les parias de la société dans cet antre de débauche et de fêtes grotesques…

L’Insondable, la Lumière et les Astres

L’Insondable n’a jamais été la demeure de prédilection des démons. Depuis leur incarcération pluri-millénaire, il est certain que, dans leur esprit, « Insondable » rime aujourd’hui avec « Geôles ». Pourtant, cet Insondable demeurait une échappatoire de choix face aux menaces les plus périlleuses : enfouies sous la Surface, les entités impies y étaient protégées de la Lumière, et savaient en faire un terrain de prédilection pour lutter contre n’importe quelle armée les menaçant.

Aujourd’hui, l’esprit de revanche des faibles démons sur les démons dominants a mis fin à l’Insondable. Ce qui demeurait sous la terre a fusionné avec la Surface, conservant l’apparence de la Surface tout en annihilant ce qui caractérisait l’Insondable.

Tant que le Soleil et la Lune des démons resplendissaient dans les cieux de la Surface, les entités impies demeuraient sous leur protection et n’avaient à craindre que de tomber sous les coups d’une adepte de Nuada. Leurs jours étaient assurés de façon éternelle à la Surface. L’évaporation n’était pas pour les concerner. L’arrivée de la Lumière a brisé les astres impies, puis le retour des astres impie a masqué la Lumière. Ces deux ensembles sont contradictoires, et l’existence de l’un suppose la non-existence de l’autre. C’est dire combien le retour de la Lumière aurait un effet cataclysmique sur les démons ayant survécu…

Tout cela arrivera, ou n’arrivera pas. L’avenir de cet univers ne nous appartient plus. Le voici entre vos mains…