SYNOPSIS

« Vingt-neuf années de guerre civile ont terminé de saigner à blanc la grande et fière République de Bravenne. La paix est signée depuis quelques mois seulement, et le peuple aspire ardemment au retour d’une vie normale parfumée de « comme avant ». Pour oublier cette sombre période chargée de pleurs et de sang, on met à l’honneur l’insouciance et on bannit le mot « guerre » de ses conversations. Le gouvernement et les pouvoirs publics encouragent cette attitude : la science et la culture sont financées à outrance, l’industrie est soutenue dans sa relance. Les jeux on le vent en poupe, la reconstruction et l’assistance aux démunis battent leur plein.

Pourtant, derrière ces apparences, les cicatrices du conflit sont encore vivaces. Personne ne dit ce que tout le monde sait. Dans l’ombre, des agents traquent les anciens criminels de guerre. Depuis l’archipel des Jamünds, les orcs revendiquent une considération nouvelle de la part de la métropole envers ses colonies. Dans les salons mondains, les indemnes côtoient des mutilés ; la redingote ne peut masquer le visage ravagé, et de lourds secrets resurgissent peu à peu.

Sous le plancher d’un vieux grenier, chacun a conservé un fusil ou une épée, et nul ne semble disposé à s’en séparer…

Vous-même, pour des raisons qui vous sont propres, vous avez décidé de quitter un peu ce continent qui sent encore la poudre et le fer. Votre prochaine destination sera l’île exotique de Djaëwan.

Et dire que vous espériez trouver là-bas une destination de tout repos… »

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UNIVERS DE LA PREMIERE EPOQUE (2016)

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Aux origines de la Bravenne moderne

Cela fait des siècles que les Bravais ont mis fin à la domination seigneuriale de jadis. Depuis cette époque d’abolition totale des privilèges est née à Sirapp, la capitale du pays, la première Constitution Bravaise, symbole de l’ancrage de la République et de la culture républicaine dans la société. Depuis, et jusqu’à nos jours, vingt-deux autres Constitutions se sont ainsi succédées, véritables réponses politiques ayant permis de surmonter les crises majeures qui ont frappé la Bravenne au fil des époques. La XXIIe Constitution a été abolie en l’an 408 de son existence. La XXIIIe Constitution Bravaise a été adoptée il y a 311 années de cela. Comme le veulent les institutions de Bravenne, la datation calendaire a été modifiée en conséquence : chaque nouvelle Constitution voit le calendrier revenir à l’an 1, et cela afin de marquer une nouvelle ère. Ainsi, l’an 1 de la vingt-troisième Constitution fut noté de façon officielle XXIII – 1, et ainsi la date actuelle s’écrit XXIII – 311. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’évoquer les « temps présents », il est admis de se passer du repère « XXIII » devant les dates et de n’écrire que « 311 » pour se référer à l’année en cours. Si nous sommes aujourd’hui en 311, il convient toutefois d’examiner en premier lieu ce que fut la société bravaise jusqu’en XXIII – 282, date du début de la guerre civile en métropole.

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CavalierUne brève histoire de la XXIIIe Constitution Bravaise

La chute de la XXIIe Constitution fut étroitement liée à l’immobilisme étatique dont le peuple se plaignait trop. Un vote d’urgence plus tard, l’Assemblée s’était retrouvée complètement renouvelée dans ses membres. La fin de la XXIIe Constitution au profit de la XXIIIe était devenue une évidence.

La XXIIIe Constitution de Bravenne a été mise en place en vue de vouer un peuple, une nation toute entière, au devoir suprême d’exportation de la liberté et des idées républicaines par-delà les frontières du pays.

Dès les premiers jours de la XXIIIe Constitution, la société bravaise toute entière s’est peu à peu militarisée au nom de ses idéaux. Les guerres extérieures s’enchaînèrent avec succès dès l’an 3. Les annexions continentales des pays voisins virent l’intégration progressive d’ogres dans la société. Peu de temps après débutèrent les conquêtes outre-mer : l’archipel des Jamünds furent les premières îles à être conquises, voyant ainsi l’arrivée des orcs de façon massive dans la société.

En plus de deux-cent quatre-vingt années de conquêtes, d’annexions, de réveil de consciences, mais aussi d’échanges et de relations diplomatiques, la République a su exporter ses valeurs et s’ancrer dans différents pays. A l’automne 282, la Bravenne règne ainsi sur un empire continental et extra-continental de plusieurs milliers de kilomètres carrés. Ses drapeaux flottent au-dessus d’une population totale estimée entre 90 et 100 millions d’habitants.

L’Histoire retiendra l’année 278 comme l’apogée de la puissance de la Bravenne, et cela à tous points de vue : économique, militaire, diplomatique. Quatre ans plus tard, cette couronne de gloire allait vaciller d’un seul coup du front de la République. Une plongée dans la société d’avant-guerre donne un bon aperçu de ce qu’elle tentera de redevenir à la fin du Déchirement…

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La Bravenne des années 280Fond transparent

 

De la société bravaise

La Bravenne moderne est peuplée de différentes races. Chacune d’entre elles se distingue par des caractéristiques physiques et une espérance de vie variable. Toutefois, elles se côtoient et peuvent se reproduire entre elles. Ainsi, humains, lutinoïdes, orcs et ogres appartiennent tous, fondamentalement, à la même espèce dite « humanoïde ». Les croisements entre races donnent des résultats connus dans les milieux scientifiques : ainsi un « ograin » est le fruit d’une union entre un(e) humain(e) et un(e) ogr(e), de même, par exemple, qu’un « ogrorc » est le fruit d’un(e) orc et d’un(e) ogre, ou encore qu’un « ogroïde » résulte d’un(e) lutinoïde et d’un(e) ogre. Il en est de même pour les « orcoïde » et les « orcains ». Ou encore les « Lutinodains ». Le nom de ces races bâtardes suffit à lui seul à deviner quelles sont leurs ascendences.

Toutefois, on observe que très peu de mixité. D’abord, parce que la société, les mœurs et le repli communautaire ne favorisent pas (de façon officielle tout du moins) de tels mélanges raciaux. Ensuite, parce que les enfants nés de ces amours entre races différentes préfèrent souvent se revendiquer d’une seule communauté et ne pas s’afficher comme des « sangs-mêlés ». Or, les enfants nés de sangs-mêlés affichent rarement des caractéristiques physiques marquant leur double origine. Au total, les appellations bâtardes reflètent davantage une volonté de classification scientifique qu’une réalité sociale admise et surtout revendiquée.

Humains : La race humaine est la race la plus répandue. C’est elle qui a insufflé la plupart des idées neuves de modernité et de progrès à la métropole. C’est aussi par elle, essentiellement, qu’a été provoquée la guerre civile du Déchirement de 282. Les humains sont majoritaires, légèrement plus nombreux que les lutinoïdes, et bien plus nombreux que les orcs ou encore que les rares ogres. Leur suprématie est toutefois remise en question depuis la fin du Déchirement, et pour cause : ils ont mêlé une telle quantité d’autres races aux affaires continentales qu’ils doivent aujourd’hui se confronter aux revendications de ces minorités qui n’acceptent plus d’être exploitées sans obtenir des droits et de la considération en retour. On retrouve des humains partout – en cause leur nombre autant que leur adaptabilité naturelle. De l’ouvrier au savant en passant par l’orateur de renom ou encore le soldat combattant à l’arme blanche, les humains sont bel et bien présents dans toutes les couches de la société. Cette force est aussi leur faiblesse : en effet, vu leur nombre, les humains ne se sentent ni aussi unis ni aussi solidaires que d’autre minorités peuvent l’être entre elles…

Lutinoïdes : Les lutinoïdes ressemblent en tout point aux humains sur bien des aspects – en tous cas, ils leur ressemblent bien davantage qu’à des orcs ou encore des ogres ! Ce sont des créatures souvent gracieuses et que l’on reconnaît à leurs longues oreilles et leur long nez. Certains n’ont que les oreilles d’allongées. D’autres n’ont que le nez. Ces différences varient d’un individu à l’autre sans que cela ne constituent la moindre hiérarchisation entre les membres de cette race. Ils sont pour la plupart d’un caractère discret, parfois espiègle, souvent réservé. Leur courage repose en eux mais ne s’exprime pas de façon aussi éclatante que les tonitruants orcs ou que ces butors d’ogres. Les lutinoïdes sont majoritairement des métropolitains, et règnent officiellement à « part égale » avec les humains. En réalité, ils sont légèrement moins nombreux que les humains. Et ainsi, par la force des choses, ils sont légèrement moins bien considérés en société que lesdits humains. Cette différence ténue n’empêche nullement les lutinoïdes d’avoir accès à de hautes fonctions, tant savantes que politiques, au sein de la société.

Orcs : Les orcs ont la peau sombre, virant du marron au noir profond. La plupart d’entre eux sont appréciés pour leur force physique et leur débrouillardise naturelle. C’est qu’en effet, lorsqu’ils sont prélevés sur leur île natale pour venir travailler en métropole, la plupart n’ont jamais vécu chez eux que de façon encore relativement primitive. La survie est inscrite dans leurs gênes, et ils ne rechignent pas aux longs et difficiles labeurs. En outre, ils résistent très bien aux écarts de températures, ce qui a naturellement fait d’eux des ouvriers-nés dans les usines métropolitaines, là où les vapeurs font monter la chaleur ambiante à plus de cinquante degrés et où le travail des métaux épuise son lot d’humains en un rien de temps. Les orcs traînent derrière eux une réputation de stupidité qui tient davantage de la calomnie tellement cette assertion est fausse : en effet, les orcs manquent d’éducation et de culture métropolitaine, mais ceux d’entre eux qui ont eu accès à l’instruction sont loin d’être bête et font même d’excellents intellectuels !

Ogres : Grands, robustes, musclés et fort résistants, les ogres sont aussi stupides et idiots qu’ils sont forts et endurants. Leur peau varie du rose cochon aux teintes marron sombre. Leur tête est disgracieuse et leurs traits paraissent souvent déformés. Ces durs à cuire constituent une espèce peu répandue car ils comptent peu de membres. Ils ont souvent été employés pour suppléer aux machines détruites durant les affrontements du Déchirement. Ces colosses sont en effet capables de soulever des poutres d’acier, ou encore de porter à bout de bras des canons qu’ils savent armer. S’ils sont résolument stupides à souhait, ils demeurent néanmoins des créatures instinctives qui savent sentir le danger et viser de façon assez précise leurs cibles. Lorsqu’ils ne sont pas employés comme machines de chair sur les champs de bataille, les ogres font de parfaits gardes du corps, extrêmement obéissants lorsqu’ils sont dressés à cela et trop incapables de réfléchir pour contrevenir aux ordres ni même les interpréter de façon erronée.

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Des forces politiques

Pour ainsi dire, la Bravenne a toujours été connue comme « Républicaine ». Les bravais ont mis fin aux derniers résidus de seigneurs et de féodalité il y a de nombreux siècles, et cela tant et si bien qu’il n’est aujourd’hui plus envisageable pour ces citoyens d’ériger des maîtres au-dessus de leur tête. Le peuple élit ses représentants à l’Assemblée de Sirapp, et seules les lois qui y sont votées font foi. Les différents courants idéologiques et politiques se croisent sur deux axes perpendiculaires : d’un côté s’opposent les Métropolitains et les Archipélistes, de l’autre s’est opposé avant la guerre civile le couple maudit des Fédéralistes et des Séparatistes. Les accointances entre les uns et les autres sont subtiles, et il faut imaginer combien de ramifications sont nées de ces courants majeurs au sein du débat politique bravais. Un rapide tour d’horizon permet de mieux comprendre l’état d’esprit de ces quatre courants de pensée majeurs :

Les Fédéralistes prônent la gouvernance de la Bravenne et de ses Républiques sœurs par le Parlement de Sirapp afin de maintenir la cohésion du projet constitutionnel de la XXIIIe Constitution. En face d’eux, les Séparatistes revendiquent au contraire l’indépendance de chaque pays, ainsi que la liberté pour chaque région de pouvoir gérer à sa guise ses affaires de façon locale, sans devoir obtenir l’aval de Sirapp pour cela. Selon ces Séparatistes, il s’agit là de la condition essentielle pour que la notion de « république » puisse s’exprimer pleinement. La fin du Déchirement a mis un terme à l’affrontement farouche entre ces deux courants de pensée. En revanche, après 311, deux autres courants opposés – qui étaient jusque-là restés dans l’ombre – se retrouveront peu à peu au devant de la nouvelle scène politique. D’un côté, on y trouvera les Métropolitains, attachés à rebâtir une société prospère à la place des ruines laissées par le théâtre des opérations sanglantes. Pour cela, ils entendent monopoliser les forces vives des territoires d’outre-mer pour œuvrer à la reconstruction du « berceau de la République Bravaise » si durement touché. Selon eux, la grandeur de la Bravenne doit être restaurée pour oublier les affres de la guerre civile : or, cette restauration nationale doit passer en priorité absolue par la restauration matérielle et morale de la métropole.

En face de ces Métropolitains se dresseront farouchement les Archipélistes, qui estiment avoir suffisamment été victimes, outre-mer, des désastres perpétrés sur le continent. En effet, l’économie, la vie sociale et la croissance démographique des territoires d’outre-mer ont sérieusement souffert du départ des ouvriers et des combattants vers la métropole. Ils estiment que la reconstruction doit être entamée avant tout par ces « monsieurs de Sirapp » responsables – et vainqueurs – de la guerre. En outre, ces Archipélistes réclament plus de justice, de droits et de considération sociale au vu de leur énorme implication dans l’effort de guerre fourni loin de chez eux.

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DEFDu culte de la République aux cultes nés de la guerre civile

La fin des anciens seigneurs de jadis a entraîné la fin de l’ancienne religion, et ainsi vu naître une aversion profonde pour la foi dite « aveugle ». Les Bravais continuent d’associer la religion traditionnelle à l’idée de divinisation des êtres – tel que cela était attribué à certains seigneurs qui fondaient ainsi leur « légitimité » à régner sur les autres de façon arbitraire. Seule l’idée de République est posée pour sacrée, et des temples voués à la Liberté et à l’Indépendance sont légions dans toutes les grandes villes du continent et d’outre-mer. Ce ne sont ni des prophètes, ni des dieux, ni même des êtres qui y sont priés, mais bien des idées. Celles-ci sont souvent personnifiées de façon allégorique dans des peintures ou des sculptures, et prennent ainsi l’image de jeunes femmes humaines ou lutinoïdes.

Pourtant, la donne a considérablement changé au cours du Déchirement. Face à l’enlisement du conflit, une large frange de la population s’est tournée vers les adeptes de cultes émergeants. Véritables religions loueront les uns, sectes de charlatans s’indigneront les autres : il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, en Bravenne, nul n’ignore la présence et le poids spirituel que font peser ces deux mouvements – pourtant radicalement opposés – que sont d’un côté les Défenciels, et de l’autre les Sacrificiels.

Les premiers avancent pouvoir user des forces qui régissent le monde pour soigner de façon miraculeuse les plaies les plus graves. Ainsi ces Défenciels ont-ils toujours prôné la sauvegarde de la vie, et en cela ont-ils été extrêmement sollicités pour seconder les chirurgiens des armées durant la guerre civile.

Les seconds, plus macabres, nourrissent leur foi grâce aux morts et affirment pouvoir communiquer avec les esprits des défunts au moyen de rites vaudous. Ils empêcheraient ainsi les morts de « partir » et permettraient aux familles endeuillées de continuer à parler à ceux qu’ils ont perdus. C’est dire combien les Sacrificiels ont également été fort demandés en cette période de conflit qui fit un nombre effroyable de victimes.

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De la vie quotidienne

La Bravenne a littéralement changé de visage depuis l’instauration de la XXIIIe Constitution. Ces deux cent dernières années ont vu l’émergence d’une société nouvelle, moderne, conquérante et fière de son identité et de ses valeurs républicaines. Les guerres de conquêtes ont créé du travail et des vocations, et ainsi résorbé considérablement et durablement la misère. Ceux qui ne pouvaient trouver de labeur en métropole ont pu s’expatrier dans les pays voisins ou encore outre-mer. La société d’avant la XXIIIe Constitution était constituée d’humains et de lutinoïdes : deux cent ans plus tard, on y retrouve des orcs et des ogres parfaitement intégrés. La mixité ethnique et sociale n’a jamais été aussi forte qu’au début des années 280.

L’urbanité a de plus en plus gagné les zones reculées : le quotidien des villes est rythmé par les vendeurs de journaux, le passage des calèches ou encore ces messieurs vêtus de redingotes noires et de chapeaux haut-de-forme, signe suprême de distinction sociale. Les dames soucieuses de la mode s’habillent de longues robes dotées de faux-cul pour accentuer leurs formes féminines. Dans les classes populaires, les femmes se contentent de chemisiers et de jupes plus simples mais les corsets et les serre-tailles sont communs à toute la gente féminine, et cela sans distinction sociale. Il en est de même pour les coiffes et les chapeaux : il est de coutume de sortir la tête couverte. Mais la mode évolue et la guerre a vu apparaître les pantalons dans les classes ouvrières et, paraît-il, même chez certaines dames quelque peu excentriques et aventurières…

Durant le Déchirement, et à mesure que les années passent, la société se suicide autant qu’elle se métamorphose. Dans les ateliers, on tisse, on forge, on fabrique avec minutie de nouvelles inventions. Les rouages s’assemblent avec une précision sans faille, tandis que les usines écrasent, fondent et broient les matériaux à l’aide de machines dont la force dépasse de loin celle de simples mortels. La vapeur est devenue une énergie indispensable aux engins des plus gros chantiers, tandis que la découverte de la poudre rend capable de déplacer des montagnes en les faisant exploser. Les villes s’érigent et plongent dans l’ombre des premières tours de logements empilés. Les campagnes se retrouvent connectées à la vie politique grâce à l’imprimerie qui diffuse presse et ouvrages partout dans le pays. Le commerce a vu naître de grandes corporations, et les réseaux d’influence ne manquent pas d’orienter les forces politiques dans le sens de leurs intérêts. La pointe du progrès bravais est caractérisée par les immenses aéronefs construits à la toute fin de la guerre et achetés à prix d’or. Leurs toiles blanches gonflées à bloc leur donnent l’allure de gros nuages traversant l’horizon et ne manquent pas d’impressionner qui se prête à les admirer depuis le sol.

Pourtant, cette modernité affichée ne saurait faire oublier les limites du progrès bravais : si les canons et les machines ont su trouver une place prépondérante dans la société, nul soldat, nul ouvrier n’oublie combien demeurent utiles les armes et les outils traditionnels. Ainsi l’épée a-t-elle encore sa place sur les champs de bataille, de même que la charrue laboure encore toutes les terres.

Le moteur à explosion et le télégraphe n’existent pas et/ou n’ont pas encore été exploités par la société. L’électricité est appréhendée de façon très expérimentale par quelques scientifiques qui toutefois semblent encore loin de savoir lui donner une utilité concrète. Pour cette raison, la notion même « d’électricité » est encore inconnue du grand public.

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De la fin de l’Histoire

Nous sommes en l’an 282. L’automne a déjà forcé les citoyens à revêtir des manteaux plus chauds et des redingotes noires. L’Assemblée de Sirapp va tenir sa séance quotidienne. Sait-elle seulement quelle tempête s’apprête à y éclater ?

C’est ici que s’arrête l’Histoire. A partir de ce funeste jour d’automne de l’an 282 de la XXIIIe Constitution, la société bravaise toute entière s’est trouvée plongée dans cette épouvantable et stupide guerre civile qui fut baptisée par la suite « Déchirement ». Tout le monde en fut acteur ou témoin. Nul n’a encore le recul nécessaire pour analyser d’un regard apaisé l’ensemble des événements. Les archives se taisent ou demeurent enterrées avec les lourds secrets qu’elles renferment. Les bilans sont encore incomplets, et l’on découvre chaque jour de nouveaux faits à ajouter au travail de recherche. Aussi, nous devrons contenter le lecteur des souvenirs encore vivaces laissés par les contemporains eux-même. Pour cette raison, nous allons à présent laisser la parole à celles et ceux qui ont vécu de plein fouet quelques différents épisodes du Déchirement, de ses origines à sa conclusion. C’est là une façon comme une autre d’appréhender les événements majeurs de ces dernières années, bien que le lecteur doive tenir compte du point de vue partial adopté par les témoins : il va de soi que chacun, à la lecture de ces récits, aurait sa propre opinion à défendre et sa propre version des faits à soumettre au public.

L’Histoire fera son travail lorsque le moment sera venu. En attendant, place à la Mémoire…

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Automne 282, ou les prémisses de la guerre civile

« « La République, certes, si elle est avant tout impériale ! » avait vociféré Jamüh Ferté-Rossand. Un nom venait d’être mis, ce soir-là, sur toute l’idéologie prônée par ces partisans dont le jeune lutinoïde se faisait le porte-parole. J’étais arrivé en retard à la séance, le cuir de mon manteau encore frais des bourrasques du dehors. En retard, certes, mais juste à temps pour voir l’Histoire se jouer. Après des semaines de palabres incessantes entre les partisans d’un fédéralisme centralisé en métropole et les partisans d’une séparation de l’autorité gouvernementale à l’échelle de chaque région, on y était. La chamaillerie républicaine était devenue un conflit ouvert. Et Ferté-Rossand d’ouvrir les hostilités en montant à la tribune. Et personne dans l’assistance – moi le premier – de n’avoir vu venir la catastrophe. Comment aurions-nous pu la deviner, d’ailleurs ? J’entends encore la voix nasillarde – quoique fort puissante – de Jamüh continuer de résonner dans l’hémicycle :

« Si nous avons apporté aux peuples voisins nos neuves idées de liberté, nous devons en déduire – ne vous en déplaise, messieurs les chagrins – que nous jouissons d’une avance conceptuelle et institutionnelle certaine, et que nous avons eu le cran autant que le devoir de leur en faire bénéficier. Or, à vous écouter messieurs, rendre leur « liberté » – devrais-je dire, leur « castrateur obscurantisme » – à ces peuples et à ces régions reculées serait un risque de les voir replonger dans la crasse ignorance qui était la leur avant notre venue. Cela, au nom de la liberté, la seule, la véritable, nous ne pouvons le permettre ! Cette liberté, nous l’avons payée de la vie de nos soldats : il serait un affront fait à leur mémoire que d’abandonner ce que leur main vaillante a su saisir et arracher aux ténèbres. En vérité, sachez-le, écoutez-le, admettez-le : la République Impériale doit s’imposer aux peuples et aux pays afin de les fédérer, et alors seulement, nous pourrons prétendre guider ces ouailles vers une nécessaire, saine, forte et durable liberté ! »

Salves d’applaudissements dans l’hémicycle. Moi, je n’ai pas applaudi. Je n’applaudissais jamais. J’ai toujours trouvé la politique trop sérieuse pour qu’on s’y comporte comme au spectacle. « Plus des trois quarts ont frappé dans leurs mains » diront après coup ces fédéralistes qui venaient d’entendre le vindicatif lutinoïde mettre des mots sur leurs pensées. « A peine les deux tiers ont réagi », seront forcés d’admettre, à contre-cœur, les partisans de la thèse opposée.

Et puis, pour répondre au grand Ferté-Rossand, l’immense Vugot s’était levé. Je le revois encore retirer son monocle. Il n’avait rien à lire. Il n’avait rien préparé. Face à l’attaque, Hector Vugot n’avait qu’à répondre, et il savait improviser :

« L’Empire, certes, mais avant tout Républicain, et à tout prix ! » avait-il rétorqué depuis la profondeur de sa voix de stentor.

« Un Empire Républicain, donc, et qui tient à rappeler qu’il n’y a pas un seul peuple souverain, mais bien des peuples souverains, à qui la liberté qui fut apportée ne doit jamais servir que de réveil des consciences. Une fois les rois et les seigneurs abattus, la république aurait du être proposée plutôt qu’imposée, car alors aucun de ces peuples ne l’aurait refusée tant la liberté est le plus doux des horizons que puisse espérer une nation. Centraliser, fédérer de force les votes vers l’intérêt suprême d’un pouvoir unique est la porte ouverte à l’autoritarisme et à la dictature qui s’imposeront un jour ou l’autre. Les inégalités finiront par se creuser. Je vous le dis : à la vérité, nous sommes tous Républicains, et chaque contrée doit jouir de sa propre république. Cela ne lui fera jamais oublier ce qu’elle doit à Sirapp. Et cela ne doit jamais faire oublier à Sirapp qu’il a toujours voulu libérer les peuples, et non leur construire une nouvelle prison dorée.

Nous entendons bien nous séparer de l’ombre de la dictature qui se profile ici, au cœur de notre métropole bien-aimée, afin que notre sentiment d’appartenance à la mère-patrie soit celui d’un peuple qui a choisi souverainement sa voie. Nous ne quitterons jamais la République : nous nous séparerons de ceux qui veulent l’imposer, et la défigurer en l’imposant ainsi. En cela, nous sauverons la République, la vraie, la seule qui ait jamais guidé les pas de nos prédécesseurs que vous tentez de récupérer à votre navrante cause. »

Ainsi s’acheva la dernière intervention à l’Assemblée. J’avais pris en notes frénétiques les interventions de Ferté-Rossand et de Vugot pour les livrer à mon journal. La séance sulfureuse devait reprendre le lendemain dès la première heure afin que soient poursuivis les débats. Dans la nuit, des groupes armés de Séparatistes occupèrent les rues avoisinantes au Château de l’Assemblée, tandis qu’un petit commando de Fédéralistes avait réussi à mettre le feu à l’imprimerie du Père Lavergne, organe de propagande des Séparatistes. Chaque camp renvoya à l’autre la responsabilité de la provocation. Cette nuit-là, ce ne fut pas qu’une imprimerie qui s’embrasa : ce fut un peuple tout entier.

Une guerre civile qui devait porter quelques années plus tard le nom de Déchirement avait commencé. Et moi, j’étais aux premières loges, et je n’avais rien tenté pour l’en empêcher. Ce soir-là, en examinant l’usure de mon manteau, je me suis demandé si je ne devais pas m’en acheter un meilleur pour affronter l’hiver. Je craignais d’avoir froid. Je n’avais pas compris que j’aurais du craindre de tout perdre. »

– Theodorise Junius, Parlementaire à l’Assemblée de Sirapp de 268 à 285. Tué en 302 (à l’âge de cinquante-sept ans) avec son épouse et leur deux fillettes durant la mise à sac de la ville de Drunsgabb. Seules les pages de son journal privé nous sont parvenues.

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LE DECHIREMENT

(282 – 311)

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Une guerre du progrès

« Je me souviens très bien de la façon dont on a basculé dans une guerre affreuse. J’y ai contribué. Je peux jurer n’avoir jamais tué personne. Enfin, pas directement. Mais j’ai fait fabriquer puis testé de mes mains les armes les plus dévastatrices du Déchirement.

J’étais jeune employée de fabrique en 282. J’ai terminé chef d’atelier à l’usine en 311. J’ai passé ma vie à voir le monde évoluer entre les quatre murs de l’ancienne maison familiale. Elle avait l’avantage d’être grande, cette maison : j’avais le désavantage d’avoir un père activiste et fédéraliste au plus haut point. C’était peut-être parce que son propre père et tous ses oncles étaient morts durant les guerres de conquête de la République qu’il était devenu comme ça. Je peux le comprendre, je ne le juge pas. De toute façon, on ne juge pas les morts.

Un jour, au tout début de la guerre, un bloc de pierre gros comme une tour s’est abattu sur le toit de la fabrique. C’était un projectile de trébuchet, armé par des Séparatistes. La charpente a été aussitôt pulvérisée. Une poutre est tombée au-dessus de moi, et si je n’avais pas été haute comme l’enfant de dix ans que j’étais, j’aurais finie le crâne broyé. Père n’a pas eu cette chance. Une tuile qui s’était effondrée avec le reste lui a brisé la nuque. Depuis, la bâtisse a été reconstruite et renforcée par des plaques d’acier. Nous sommes devenus peu à peu une usine. J’ai repris la succession de père, son personnel et ses idées politiques. Dès que j’ai atteint l’âge adulte, j’ai du me battre durement pour que nous ayons les moyens financiers de vivre… et les moyens matériels de survivre.

Au début de la guerre, nous fabriquions encore des épées, des haches, des glaives et des fléaux. Des armes à deux mains, également. Ainsi que des boucliers et des pièces d’armure. Les batailles avaient lieu dans les plaines, sur les champs d’honneur. On trouvait encore de nombreux cavaliers pour appuyer les fantassins. Les villes étaient « secouées », comme on disait, par des tirs nourris de trébuchets. Cela forçait les ennemis à quitter leurs remparts pour venir se battre. Si les retranchés ne sortaient pas, la ville était assiégée puis affamée au point de forcer les défenseurs à se rendre.

Et puis, la guerre s’est enlisée. Année après année, on n’en voyait plus le bout. Le terrain conquis était constamment repris, puis reconquis, puis repris encore, et cela de façon incessante. Il est rapidement apparu que la différence se jouerait sur les moyens mis en œuvre pour gagner les batailles. J’ai reçu la visite de plusieurs représentants gouvernementaux directement venus de Sirapp. Ils étaient accompagnés d’ingénieurs. Ils nous ont fourni des plans et nous ont passé des commandes si juteuses que ç’aurait été un crime que de refuser. Pourtant, à la lecture de ces « inventions » dessinées et annotées de mains fébriles, je comprenais d’avance quelles atrocités allaient permettre ces « innovations ». J’ai fait fabriquer des machines plus modernes pour fondre et assembler des pièces tantôt gigantesques, tantôt minutieuses. J’ai utilisé l’argent de l’avance du paiement gouvernemental pour faire venir des îles Jamünds de la main-d’oeuvre orc bon marché. Rapidement, je n’observais plus les tâches que depuis mon bureau construit à l’étage. Dans cette fabrique devenue usine de guerre, la chaleur était devenue insupportable en raison des émanations de vapeur. Seuls les orcs et les ogres y résistaient. Semaines après semaines sortaient de nos murs des canons à poudre, puis bientôt des fusils, et enfin des revolvers et des pétoires pour tous les goûts et toutes les envies de meurtre. Quand j’y repense aujourd’hui, ces premières versions étaient bien rudimentaires, mais elles avaient eu le mérite de rendre obsolètes les armures et les boucliers… ainsi que de faire taire pour de bon les trébuchets.

En dix ans d’armes à feu, la guerre avait cédé ses cris d’héroïsme au profit des détonations assourdissantes. Tout le monde avait oublié les élans chevaleresques de jadis. Moi-même, j’ai cédé à la paranoïa, car nos ennemis ne reculaient plus devant rien pour rattraper leur retard technologique. Des collègues travaillant dans des usines voisines me racontaient comment les Séparatistes s’introduisaient dans les bureaux pour y dérober les plans et égorger pêle-mêle ingénieurs, patrons et ouvriers, et cela sans aucune distinction. Je me suis rapidement résolue à faire engager des fusiliers. Ce fut la troupe de mercenaires du lutinoïde Gaböh qui accepta. Ils furent grassement payés. J’ose imaginer que leur présence ostentatoire à chaque entrée de l’usine avait réussi à dissuader les égorgeurs ennemis de nous chercher des noises. De fait, nous n’avons pas eu à déplorer de réels incidents. Il fallait dire que les Fédéralistes avaient reconquis de façon durable notre région. Aussi, nous étions en somme à l’abri. Et pour cette raison, le gouvernement nous passait des commandes de plus en plus ambitieuses et gourmandes en matériaux rares ou coûteux. Alors sont apparus des canons toujours plus gros, toujours plus puissants. De même, dans les trois ou quatre dernières années du conflit, les plans qui nous étaient fournis nous ont permis de sortir les premiers prototypes de fusils à vapeur. De quoi tirer loin et en silence : l’armée rêvée pour abattre un ennemi sans révéler sa position. Une merveille d’invention, un bijou d’innovation que je n’étais pas peu fière d’être l’une des premières à avoir produit pour armer les soldats de notre camp. A partir de ce moment-là, la guerre s’est définitivement mise à quitter les plaines pour investir les villes. Les batailles ne se jouèrent plus que dans les rues, les maisons et les tours dévastées par l’artillerie lourde. Gaböh me racontait qu’il tenait de camarades de combat des récits terrifiants sur la psychose qui régnait lors des affrontements urbains : il affirmait qu’il fallait désormais surveiller chaque fenêtre, chaque angle de rue, chaque interstice sous les débris, de peur qu’une balle silencieuse siffle et vienne vous atteindre.

Tout cela, on me le racontait, on me le rapportait. Tantôt c’était la presse qui s’en chargeait, tantôt je l’entendais de la bouche de quelque client de passage à l’usine. Jusqu’à ce qu’un matin – le plus ordinaire des matins qui soient – le cadet des fils du boulanger, venu me livrer les pâtisseries du jour et le journal, m’annonce, de façon laconique, que la guerre était terminée. Il avait à peu près l’âge que j’avais en 282. Il ne devait pas bien réaliser ce qu’il m’avait appris ce jour-là. J’ai conscience aujourd’hui d’avoir été l’artisane de tous ces récits de mort et de destruction. Mais « on » avait tué mon père au nom de cette guerre. Je n’éprouvais donc aucun remord d’avoir mis fin à cette guerre au nom de mon père. »

– Jeyna Wilgotha, Cheffe de l’Usine Fédéraliste de Molghaa de de 292 à 311, décorée de la Médaille des Bienfaiteurs de la République en 311 et promue Grande Maîtresse des Usines de Bravenne la même année.

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La mort silencieuse

« Témoigner, je dis pas non. Mais avant ça, faut poser un peu le décor. Imaginez… un peuple qu’on aurait juré qu’y sont tous copains pour ceux qui s’aiment moins, et frères pour ceux qui s’aiment bien. Et du jour au lendemain, une minorité qui entraîne tout le reste dans la boucherie. Moi je suis marin, et croyez-moi, depuis un bateau, on voit les choses différemment. On a moins le pif dans le cambouis des idées malsaines. On est marins-chasseurs de mer, moi et les gars, et pour nous, Sirapp, c’est juste un port fluvial. Donc pas un vrai port. Faut bien comprendre qu’on est payé pour bosser et qu’on pige mal que des môssieurs soient payés à penser dans un hémicycle – et surtout payés à penser pour les autres, ça c’est le comble !

Alors, quand le Déchirement a commencé, déjà, on l’a su un peu tard. Du genre, au moins un mois après. Pour un peu, on était verts d’avoir loupé le début d’un si grand truc – c’est qu’une guerre civile, dans la République, ça n’arrive pas deux fois dans une vie. Si on avait pu se douter qu’elle allait durer pas loin de trente piges, cette foutue guerre, on aurait su qu’on était large, avec notre petit mois de retard aussi épais que la feuille de papier journal qui titrait en gros et en gras « La guerre en métropole ! ». J’ai pensé, sur le coup, que c’était encore du gros titre en veux-tu en voilà pour vendre correctement de la feuille de choux. Pis maintenant, en y repensant, je me dis qu’y étaient en fait ‘achement réducteurs, les journaleux, avec un titre pareil.

Parce que c’était pas qu’une guerre. C’était un vrai carnage.

J’étais bien content de pas être « sollicité » pour combattre chez les terrestres, quand j’entendais comment ça s’égorgeait à coup de sabre et d’épée au début de la guerre. Ou bien qu’aujourd’hui j’ai moins les miquettes qu’à l’époque, ou bien qu’à l’époque j’étais pas tombé sur des poètes pour me décrire ce qu’y se passait à terre, le fait est que ça s’annonçait déjà pas joli-joli cette histoire. Et pis, on m’a causé de ces « armes à feu » et de comment ça marchait ces engins. On a tout de suite imaginé que ça avait l’air chouette, dis comme ça, de pouvoir chasser la baleine autrement qu’avec nos harpons. Ou même se défendre contre les pirates en les coulant avant qu’y arrivent à nous aborder. Pis un jour, on a été engagés dans l’armée. Les commandes se faisaient rares. Plus personne voulait bouffer de la poiscaille. Y’en avait plus que pour la poudre, encore et toujours la poudre ! Ah, et de la ferraille, aussi. La belle époque pour être mineur ou maréchal-ferrant, mais pas une sinécure pour vivre sur un bateau, c’est moi qui vous le dis !

Engagés, donc. On s’est retrouvés du côté des Fédéralistes. C’était ce qui était écrit dans le contrat, sur les bannières, sur nos uniformes, bref, un peu partout de notre côté et valait mieux pas faire la mauvaise blague de parler de ceux d’en face. Ca irritait les terrestres. Faut les comprendre aussi : nous, on arrivait dans ce merdier la bouche en cœur. Eux, ça faisait déjà plus de vingt ans qu’y butaient leurs frères à coup de sabre et de balles dans la caboche.

Toujours est-il que c’était un vrai tourbillon ce qui se passait là-bas. J’aime pas raconter des horreurs, alors je vous passe les détails : par contre, comme je le disais, j’ai pris l’habitude d’observer un sacré paquet de trucs depuis mon navire. Et cette habitude-là, je l’ai débarquée avec moi bien comme y fallait. Jamais le temps de se poser. On allait de ville en ville. On nous changeait d’uniforme, de bouffe, d’ordre tous les quatre matins. A peine le temps d’apprendre à se servir d’une arme qu’on se la faisait remplacer par une « plus efficace ». Je me disais que ça pouvait pas être possible, qu’y devaient faire de l’élevage d’ingénieurs et que j’aimerais pas habiter la cervelle tordue et sadique de ceux qui nous pondaient ces saloperies toujours plus meurtrières. A la base, moi, j’ai démarré dans la vie avec un harpon et un sabre court : faut comprendre aussi ma surprise. Pas facile de digérer l’idée qu’on peut vous plomber le cul à distance d’une simple pression du doigt sur une foutue gâchette. Avant cette guerre civile, la dernière fois que j’avais assisté à une bataille de terrestres, c’était quand j’étais minot. Ca puait la merde de cheval et ça m’éblouissait les mirettes tant y’avait d’armures à l’horizon. Quand je suis revenu me battre sur le continent, c’était quarante piges plus tard : j’avais l’impression d’avoir changé de pays. Terminées, oubliées les armures qui encombraient son homme. Que de la tenue légère pour les soldats – c’est bien simple, j’avais l’impression que tout le monde à terre était habillé en « moi ». C’est que les balles, elles font pas la différence entre le métal ou l’étoffe : alors, quitte à finir comme une passoire, tout le monde avait bien compris qu’y valait mieux rester mobile, des fois qu’en face, ça sache pas trop bien viser.

Et puis, comme je le disais, à peine qu’on s’habituait à un truc qu’un autre venait le remplacer. Là, je vous cause de mes oreilles : elles s’étaient enfin habituées à tout ce boucan provoqué par les détonations, et voilà qu’on nous amène les nouveaux modèles de fusils « à vapeur compressée » – comme qu’y disaient les copains.

Mort SilencieuseFaut en causer, de ces fusils. Faut dire c’est quoi, en vrai, ces machines horribles. Tout ce qu’on entend, c’est le « clac » de la gâchette qu’on presse, pis ensuite le « clac-clac » du rechargement. C’est tout. La balle, elle siffle à peine quand elle part. Niveau discrétion, c’est pire qu’un pet de souris. Même le vent, par temps calme, y fait plus de boucan quand y vous caresse les oreilles. A cause de ces « merveilles », j’ai perdu la moitié d’un équipage dans un assaut nocturne. C’était une nuit d’été, on était affectés à la surveillance des berges de la Fluvia. Du coup, vu que y’avait de la flotte à disposition, et vu qu’on gerbait pas d’être sur l’eau, y nous avaient fait dormir sur des petits navires de guerre, du genre léger et maniable – tout ce que je déteste, en vrai.

Cette nuit-là, donc, ces salauds de Séparatistes ont lancé des grappins depuis leurs barques et ont pris d’assaut notre bateau. Enfin, quand je dis « d’assaut », faut ranger le mot dans sa poche : y ont grimpé sur notre navire, sans un mot, sans un cri d’abordage, et se sont faufilés un peu partout. On en a déduit par la suite que ces gougnafiers ont été autant sur le pont que dans nos cabines. Six balles ont été retrouvées, chacune dans un crâne différent. Est-ce que c’était toute une bande avec des pétoires à un coup ? Est-ce que c’était un gaillard seul avec un fusil et son chargeur plein ? Peu importe : c’te nuit-là, des salauds avec des armes qui font pas de bruit – et qui avaient rien dans le froc – ont tué dans leur sommeil six de mes hommes. Comme des lâches. Sans prévenir. Sans faire de vague. Sans erreur. Avec ce qu’y me restait de survivants, on a découvert les corps le lendemain matin, entre le café et la tranche de morue salée. Saloperie de guerre « silencieuse ». C’était ça le progrès. C’était ça la grandeur de la République bravaise.

Y’avait des gens de la secte des Défenciels sur le bateau d’à côté : mais pensez bien, y ont beau être ‘achement doués dans l’art de soigner l’insoignable, y pouvaient rien faire plusieurs heures après le massacre. Les Défenciels, c’étaient pas des mauvais bougres. Un peu bizarres avec leurs délires spirituels, mais efficaces : je les ai vus plus d’une fois sauver des gars avec leurs incantations marmonnées à voix basse. J’en suis témoin : ces illuminés-là foutaient parfois la chair de poule, mais ils ont évité à plus d’un copain de passer l’arme à gauche. Me demandez pas comment y faisaient pour ranger les boyaux à leur place dans des ventres troués de partout : l’essentiel, c’est qu’y arrivaient à le faire. Et pour ça, je les remercie. Par contre, y faisaient pas non plus des miracles tout le temps.

Alors, du coup, pour sûr qu’on en perdait des hommes… et fallait bien les faire remplacer si on voulait un jour la gagner, cette foutue guerre. Et après avoir raclé les vioques comme moi dans le fond de la marmite à recrues, fallait bien trouver du monde chez la jeunesse.

Mille naufrages, fallait les voir, ces morveux ! Ch’ui certain qu’y avaient même pas seize ans – et là, je vous cause des plus âgés de la bande. Sauf que ces trous du cul, y en avaient à nous apprendre : foutue « génération fusil » de gamins nés avec une pétoire à la main. Ils visaient mieux que nous. Ils étaient à l’aise. Ca leur venait pas à l’idée de pester à voix haute ou de charger un ennemi planqué pour en finir. Le sabre, c’était pour eux un couteau utile à l’heure du sauciflard. Ces mioches-là, y savaient avoir peur, y savaient se planquer et décamper quand y fallait. Y avaient passé leur vie de jeunes combattants à voir les soldats tomber comme des mouches. Pour eux, un régiment qui se fait décimer en un seul assaut, c’était du banal, du quotidien. De la routine, même. Nous, les anciens – ceux qui avaient connu l’épée et rien que l’épée – tout ce qu’on avait pour nous c’était la camaraderie et la fraternité. Eux, des frères, y s’en faisaient tous les jours des nouveaux. Pas le temps de s’y attacher, vous comprendrez bien. Et y trouvaient ça chouette, ces mioches, d’avoir de nouveaux frères et de nouvelles sœurs tous les jours. Parce que tous les jours y en perdaient, et qu’y fallait remplacer tout ça, et que, pour la grandeur de la Bravenne – et comme on avait déjà saigné à blanc tous les vieux briscards – fallait bien se rabattre sur la jeunesse, sur ce réservoir de pucelles et de puceaux qu’étaient pas en âge de vivre ça…

Foutue guerre… Elle m’aura coûté un bras, et le béguin que j’avais pour mon pays. »

       – Rostropoff Bendiov, Capitaine de la Maria Strombolia, Chef de la 7e Compagnie des Marins à Pieds de la République.

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309-311 : La bataille d’Artropp

« Vous savez, pour nous autres qui avons combattu, la guerre, c’était quelque chose d’absurde. Le motif de la guerre avait quelque chose d’absurde. Je pense qu’on a surtout beaucoup échauffé les esprits pour pas grand-chose – en tous cas, c’était vrai en 282, quand la paix aurait encore pu être sauvée. Pour ma part, je pense que la presse est la grande responsable de toute cette haine qui nous a submergés, mais passons. Là n’est pas le sujet. « Absurde » donc, disais-je : et plus il y avait d’absurdités qui germaient en cet automne 282, et plus la guerre se propageait.

Eh bien, Artropp, c’était l’inverse : plus la guerre s’y enlisait, et plus la situation devenait absurde. Et là, les responsables, c’étaient moi et mes camarades.

On était des Séparatistes. Et Artropp, ça a été notre grande victoire de la fin de la guerre. Partout autour de nous, dans le pays, on apprenait la nouvelle de la percée fédéraliste. Il se disait que ceux d’en face avaient réussi la course à l’innovation et qu’ils étaient devenus largement mieux équipés que nous. On avait des pistolets et quelques fusils : eux avaient des compagnies entières de fusiliers. On avait bien quelques bricoleurs capables de nous fabriquer des explosifs assez puissants pour faire un trou dans un mur : eux avaient des artificiers de choc savamment formés et en mesure de faire sauter des maisons entières. On traînait difficilement des canons sans roues sur des barricades de fortune : les Fédés alignaient des batteries entières d’engins conçus pour être rechargés deux à trois fois plus vite que les nôtres. Il n’y avait qu’à voir le résultat : en même pas quatre ans, les Fédés ont repris tout le terrain qu’on avait mis plus de vingt ans à conquérir. De Drunsgabb à Revapp, pas une ville ne leur a résisté. Pas une, sauf Artropp. Je ne sais pas si c’était notre ténacité ou bien l’amas de ruines offert par la ville qui nous permettait d’occuper des positions avantageuses, mais le fait était qu’ils l’avaient mauvaise, en face, de nous voir leur tenir tête avec nos maigres moyens. Si ça n’avait tenu qu’à moi, j’aurais donné l’ordre d’abandonner cet épouvantable champ de ruines : mais dans notre camp, on était devenus des héros, un symbole de résistance et une lueur d’espoir pour les autres Sépas qui se faisaient copieusement battre partout ailleurs. C’était assez délirant : face à la défaite, certaines autres compagnies de Sépas préféraient s’avancer dans la gueule du loup et venir à Artropp pour goûter un peu du « sentiment de victoire ». La plupart ne faisaient pas long feu. Artropp, c’était peut-être une ville qu’on tenait, mais le loyer y était cher en vies humaines. Très cher. Trop cher.

C’est bien simple : j’ai été une soldate de carrière. Je me suis engagée volontaire à l’âge de vingt ans dans l’armée séparatiste. C’était en 295. J’ai connu seize années de conflit ininterrompu. Je ne suis même pas passée par la case « exercice à l’arme factice » : à peine enrôlée, on m’a tout de suite demandé de tirer sur du Fédé. J’ai vu des choses horribles. J’ai ainsi découvert le vrai visage de la nature humanoïde, et cela partout où j’ai pu être affectée – c’est à dire dans à peu près toute la Bravenne. Et puis, j’ai passé les six derniers mois du conflit à Artropp. Et alors j’ai compris que tout ce qui avait précédé n’était rien comparé à cette boucherie inimaginable.

Les Fédés ont bombardé la ville jour et nuit en pensant briser notre moral et la prendre ensuite facilement. Lorsqu’ils se sont lancés à l’assaut de ce qu’il restait d’Artropp, ça a été pour eux la déconvenue : les rues étaient encombrées de débris et empêchaient les accès. Les ruines créées par leurs bouches à feu réduisaient l’efficacité des angles de tirs. Nos orcs parvenaient à surprendre des bataillons entiers en usant davantage de leur énorme hache que de leur pistolet de fortune. Ca s’égorgeait à l’arme blanche rue par rue, maison par maison. Des tireurs d’élite empêchaient les soldats du feu d’éteindre les incendies et interdisaient aux soigneurs et aux Défenciels de sauver les blessés. D’un côté comme de l’autre, on faisait peu de prisonniers. Des soldats se retrouvaient enfermés sous des décombres qui les avaient ensevelis, et on ne pouvait rien tenter pour les libérer sans risquer de se faire canarder. Il faisait froid. Il faisait faim. Le ravitaillement manquait, et l’on devait bien souvent se débrouiller avec ce que l’on trouvait sur place. Les moins endurants cédaient à des crises de nerf ou se donnaient la mort plutôt que de repartir à l’assaut. On dressait des barricades avec tout ce qui nous tombait sous la main, et les cadavres eux-mêmes faisaient partie de ces « matériaux » capables d’encaisser des balles ennemies à notre place. Dans les sous-sols de la ville étaient aménagés des dortoirs de fortune qui côtoyaient des salles de torture. C’était pourtant interdit par la XXIIIe Constitution Bravaise, ça, la torture. Tout comme l’exécution sommaire, les crimes de guerre de toutes sortes et les exactions d’une façon plus générale. La ville d’Artropp, il fallait croire qu’elle échappait de loin à la XXIIIe Constitution…

On aurait pu dire « stop ». On aurait pu, légitimement, matériellement, arrêter le combat, demander la paix, se rendre ou proposer une trêve pour temporiser. Mais c’était sans compter sur l’ancrage de cette secte lugubre dont les membres se faisaient appeler « Sacrificiels ». Des types pas nets dans leur tête. Des adeptes d’une forme de spiritisme macabre. J’aurais volontiers dit d’eux qu’ils étaient des charlatans : seulement voilà, ils savaient réellement rappeler les esprits des défunts et entrer en communication avec eux. Ajoutez à ce prodige leur façon de vendre leur don aux braves gens, et vous obtenez une population qui n’a plus craint d’envoyer à la mort un fils, une fille, une sœur ou un père. « Vous aurez toujours l’occasion de lui parler, quand bien même le pire arriverait ». Voilà, en résumé, ce que vendaient comme soupe les Sacrificiels. Et je suis certaine, moi, que ces fanatiques au visage décoré de motifs macabres et de crânes peints taisaient beaucoup de choses sur ce qu’ils faisaient réellement…

Alors, du coup, à Artropp, on se battait, et ça ne s’arrêtait jamais. L’espoir et la mort se tenaient la main et dansaient autour de nos têtes à chaque instant. On y croyait sans y croire. On gagnait sans gagner. Nos victoires avaient peu de saveur.

C’était ça aussi, les joies d’Artropp : on pouvait survivre des mois sous un toit en ruine, à tirer comme des lapins les têtes ennemies qui s’engageaient dans les ruelles alentours… puis finir par mourir de faim faute de ravitaillement, encerclé au point de ne pouvoir sortir sans des tirs de soutien, avec pourtant encore assez de cartouches sur soi pour tenir un siège. Et tout ça parce que les petits copains qui avaient eu la bonne idée de vous placer là-bas étaient convaincus qu’ils pourraient venir vous voir « au moins une fois par semaine ». Je parle des morts débiles, stupides, inutiles, parce que moi-même j’ai échappé de peu à l’une d’entre elles. On était de patrouille dans les faubourgs sud d’Artropp. Vous savez, cette ancienne zone construite à la va-vite sur des marécages mal asséchés. Là où on installait les hospices pour malades avant la guerre, afin de s’assurer que le patient « guérisse ou trépasse » au plus vite. A peine avait-on mis le pied dans ce vaste nid à moustiques que nos corps leur avaient servi de festin. Ca nous grattait, ça nous démangeait, ça nous empêchait de nous concentrer pour bien viser. Debb « Balle-Unique » a été piqué en plein sur l’articulation de sa phalange d’index : le doigt avait tellement gonflé qu’il n’a pas pu appuyer sur une gâchette pendant six jours. Notre seule consolation, c’était de savoir que ceux d’en face devaient en baver au moins autant que nous, et que même leurs uniformes « modernes » de Fédéralistes ne devaient pas les immuniser contre ces intrusions insectoïdes. Quand l’un cessait d’être dans un sale état, c’était un autre qui prenait la triste relève : et notre patrouille de n’être jamais entièrement opérationnelle à cause de cela. A peine Debb avait-il retrouvé l’usage de son doigt que ce fut moi qui commença à me sentir terriblement fiévreuse. D’urgence, on m’a fait revenir à l’arrière pour que je me repose et reprenne des forces à l’abri du danger. Etait-ce parce que j’étais une femme ? Voyait-on en moi une « faiseuse d’enfant » qu’il fallait sauver pour qu’elle puisse mettre au monde, un jour, la génération de nouveaux soldats que l’on entraînerait pour aller remplacer leurs parents morts au combat ? Peut-être que c’était inscrit dans les mentalités de façon inconsciente, qui sait…

Toujours est-il que, pendant ma convalescence, j’ai appris que le reste de ma patrouille avait été entièrement exterminé. Cela me suffisait comme information. Je savais toutes les horreurs qui pouvaient être perpétrées à Artropp, aussi je n’ai pas voulu qu’on me fasse un rapport détaillé. Apprendre leur mort à tous et savoir que j’y avais échappé de peu m’ont largement suffi.

J’ai aujourd’hui trente-six ans. J’ai survécu. Et la vie commence seulement maintenant pour moi. »

– Lucia Lemnov, rescapée de l’ex-131e bataillon de patrouilleurs de la République Séparatiste Indépendante.

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311 : La Paix de Sirapp

Par chez nous, dans notre village, on n’était ni vraiment Fédéralistes, ni vraiment Séparatistes. Et surtout, on n’était pas du tout activistes. En fait, on était Républicains dans nos cœurs. Et on ne comprenait pas ce qui se passait. Ca nous paraissait loin la guerre civile, au début. Les grandes villes étaient les plus touchées, et ça n’avait que la portée d’une rumeur dans les petits bourgs comme celui que notre village jouxtait. Pour sûr qu’on n’a pas connu de grande bataille – ni même de bataille tout court, avouons-le. Pour sûr également qu’on était les derniers à constituer des cibles intéressantes, que ce soit pour nous taper dessus ou venir nous embrigader dans un camp. On n’avait rien non plus d’une cible « stratégique », et pour cela, on a été épargnés par les bombardements. Et pourtant, qui sait combien on a tous souffert de l’enlisement de cette guerre et des tracas quotidiens qu’elle apportait avec elle.

Alors, forcément, le traité de paix, ça n’avait pour nous rien d’une simple signature à l’encre sur un bout de papier : c’était une véritable libération. Je peux jurer que nos cloches se sont mises à sonner une journée entière lorsqu’on a reçu la nouvelle. Pour tout le village, c’était le signe du retour possible à la vie normale. Mais pas pour moi. Vous allez comprendre pourquoi…

Je suis né pendant la guerre, en 283. A peu de choses près, j’aurais pu me vanter d’avoir connu la paix, même au berceau. Comme je le disais, notre village n’a subi que tardivement la guerre. J’ai pu aller à l’école et vivre une enfance relativement insouciante. Durant ce laps de temps, mes parents nous tenaient loin des conflits et s’arrangeaient pour qu’on ne manque de rien, quitte à nous donner en douce leurs propres rations de nourriture. Pourtant, en-dehors de mes cours dispensés par monsieur Perboth, un professeur d’université à la retraite, je voyais bien qu’il fallait apprendre à se servir des armes. J’ai ainsi été « formé » sur le tas à manier la rapière, puis bientôt les armes à feu. On m’appelait « l’enfant de la génération fusil ». « On », c’étaient les anciens, et ces armes nouvelles semblaient les effrayer au plus haut point.

Durant la guerre, on ne nous tirait pas vraiment dessus : mais on essuyait tous les dommages collatéraux des « vrais combats ». Et cela rendait notre quotidien épouvantable. Compagnies en maraude voulant réquisitionner nos logements, civils affamés et désespérés cherchant à s’approvisionner « de force », fugitifs venus trouver un endroit où se cacher, armées forcées de devoir se repositionner non loin de chez nous en vue d’une contre-attaque ou d’une manœuvre de contournement, charrettes de ravitaillement soucieuses de stocker leurs chargements dans nos granges, convois de prisonniers amenés pour y être placés sous bonne garde dans nos campagnes reculées avant d’être envoyés au bagne : on voyait défiler tout ce qui afférait aux armées et qui contribuait à la guerre, excepté la guerre elle-même.

Vint alors l’année 303. J’avais vingt ans, et monsieur Perboth approchait les quatre-vingt printemps. Il avait encore toute sa tête, et c’est ainsi que j’ai entamé une thèse universitaire à ses côtés et sous sa direction autant que sous son toit – faute de pouvoir rejoindre les grandes villes tenues par les hurlements des canons. Ma mère avait tenu à ce que je ne me consacre qu’à ces hautes études, aussi je restais cloîtré chez monsieur Perboth. C’était cocasse, cela : aller réviser avec un fusil en bandoulière, prêt à défendre monsieur Perboth et sa maison s’il l’avait fallu.

Cela a duré à peu près un an, et puis, la guerre s’est emballée. J’ai du suspendre ma thèse faute d’avoir assez de paix pour me concentrer.

Au village, on commençait à entendre des coups de feu. C’étaient des coups de semonce pour faire fuir des maraudeurs de plus en plus nombreux. Certains ont riposté par des projectiles incendiaires sur nos maisons. Un jour je me retrouvais à appuyer sur la gâchette de mon fusil, l’autre à éteindre l’incendie en prêtant main-forte aux soldats du feu. Puis, comme je savais « bien parler », on m’envoyait négocier avec ces mêmes maraudeurs leur départ de la région, moyennant de la nourriture, des matières premières ou encore des renseignements utiles à leur combat. Et comme nous étions souvent en pourparlers avec des Séparatistes, je me suis naturellement trouvé à m’accommoder avec eux et à aller au-devant de leurs exigences afin d’améliorer notre quotidien, à ma famille et à moi-même. Et ainsi le village était sauvé de la guerre. Et pourtant le village ne connaissait jamais vraiment de répit.

J’ai cru que le traité de paix me permettrait de souffler. Il reconnaissait la victoire aux idées des Fédéralistes – victoire qui n’aurait pas mérité tant de morts d’ailleurs : les premiers bilans ont fait état de près de 20 millions de tués, blessés ou disparus. Les Séparatistes ont accepté de signer en échange d’une amnistie totale et inconditionnelle pour ceux qui avaient pris les armes contre les Fédéralistes. Cette condition fut acceptée, quoiqu’elle excluait formellement les crimes de guerre et les exactions répréhensibles par les lois de la Constitution. La presse nous a rapporté les clauses du traité et ses notions de « peuple Républicain ». Ca nous faisait du bien d’entendre un gouvernement parler à nouveau de « peuple Républicain » et d’abandonner ces vocables fratricides de « Fédéralistes » et de « Séparatistes ». Etions-nous tous devenus des « Fédés » avec la victoire de ces derniers ? Je ne le pense pas. Je pense que nous étions redevenus des Républicains de Bravenne. Et je pense que, par-delà nos divergences, la fièvre meurtrière était tombée. Comme si un peuple tout entier s’était enfin passé de l’eau sur le visage après un instant d’égarement qui hélas a duré près de trente ans.

12025774_518081835033536_885167076_oLa vie reprenait. J’ai voulu me lancer à nouveau dans ma thèse, huit ans après l’avoir interrompue. Monsieur Perboth était décédé entre-temps, de sa belle mort. C’était en 305. Au moins, personne n’avait mis fin prématurément à son existence, et cela me consolait beaucoup. Et pourtant, la guerre était comme une vague : après qu’elle se fut retirée de vos plages, elle laissait sur le sable ses résidus. Des assoiffés de sang et de vengeance, ulcérés par l’amnistie prévue par le traité de paix, s’étaient mis en tête de se faire justice eux-même et de ne pas laisser impunis ceux qui avaient tués tant de leurs parents et amis. Le traité prévoyait certes le désarmement progressif et total des civils : il n’en demeurait pas moins qu’entre un décret et son application, il pouvait s’écouler un temps fou. Tout le monde, en Bravenne, portait aujourd’hui son arme. Ces tueurs-là que je décris n’échappaient guère à la règle. Ils écumaient les villes et les villages – et surtout les villages pour commencer, là où leur action était plus discrète. Des vengeurs de cet acabit, il y en avait pour faire la peau aux Séparatistes, d’autres pour faire la peau aux Fédéralistes. D’autres encore pour s’occuper des traîtres et des lâches, d’autres enfin pour s’occuper sans distinction des criminels de guerre. Par chez nous, une dizaine d’individus sont venus pour moi. A leurs yeux, j’étais un « traître de Séparatiste », eu égard à mes arrangements avec les concernés pendant la guerre.

J’ai eu peur, tant pour moi que pour ma famille – qui tenait à tout prix à me mettre en sécurité. « Si tu meurs aujourd’hui alors que la guerre est terminée, je n’y survivrais pas » me répétait ma mère les larmes aux yeux. Je l’ai embrassée, j’ai troqué mon fusil pour un pistolet plus discret, rangé ma rapière à la ceinture, emporté dans mon paquetage les livres que m’avait légué monsieur Perboth dans son testament, puis fait mes adieux au village. Seul, sans un bruit, sans une cérémonie. De nuit, comme un clandestin, comme la bête traquée que j’étais devenu. Les forces de l’ordre étaient exténuées et n’avaient pas la force de faire la chasse aux chasseurs. La métropole n’était donc plus un endroit sûr, où que j’aille. Alors, je me suis dirigé vers les ports de la côte ouest. Tandis que mon chemin me menait à Dumbledd, j’ai songé à cet archipel d’outre-mer, ces Jamünds où il fait si bon vivre. A défaut de pouvoir y terminer ma thèse convenablement, au moins y serais-je à l’abri de ceux qui me cherchent.

C’était du moins ce que j’espérais lorsque j’ai embarqué pour l’île de Djaëwan…

– Paulos Nemratev, originaire d’un village de moins de cent habitants.

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Vous aussi, vous avez connu le Déchirement et ses tourments.

A présent que la guerre est terminée, vous aussi avez de bonnes raisons de vouloir vous rendre sur l’île de Djaëwan.

Vos BG retraceront votre passé et décriront la traversée qui vous aura conduits jusqu’à l’île.

Le GN débutera lors de votre arrivée sur l’île de Djaëwan, située à l’extrémité de l’archipel des Jamünds.

Vous êtes les membres de l’un des dix groupes de PJ qui feront partie de la traversée.

Soyez les bienvenu(e)s dans Sunthesis Expérience

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